M.

My duty is to lie by Vladimir Jankelevitch

[In a 1978 INA archive, the philosopher evokes an example to oppose Kant]. You shelter a Jew or a Resistance fighter in your attic. The Gestapo, who are looking for him, interrogate you. Will you tell the truth? Will you (which would be the same thing) refuse to answer? Of course not! Any man of honor, any man of heart, and even any man of duty, will feel not only authorized but obliged to lie. […] My duty is to lie. This lie is a deeper, more general truth, which goes further. […] I think , talking to some people, lying is a duty.

Vladimir Jankelevitch, Traité des Vertus II, Les Vertus et l’Amour (1970), Folio Essais, Paris, 2011

[Dans une archive INA de 1978. Le philosophe évoque le même exemple pour s’opposer à Kant.] Vous abritez un Juif ou un Résistant dans votre grenier. La Gestapo, qui le cherche, vous interroge. Allez-vous dire la vérité ? Allez-vous (ce qui reviendrait au même) refuser de répondre ? Bien sûr que non ! Tout homme d’honneur, tout homme de cœur, et même tout homme de devoir, se sentira non seulement autorisé mais tenu de mentir. […] Mon devoir est de mentir. Ce mensonge, c’est une vérité plus profonde, plus générale, qui va plus loin. […] Je pense qu’avec certaines personnes le mensonge est un devoir.

Vladimir Jankélévitch, Traité des Vertus II, Les Vertus et l’Amour (1970), Folio Essais, Paris, 2011
I.

I no longer believe in my neurotica by Sigmund Freud

Let me tell you straight away the great secret which has been slowly dawning on me in recent months. I no longer believe in my neurotica. That is hardly intelligible without an explanation; you yourself found what I told you credible. So I shall start at the beginning and tell you the whole story of how the reasons for rejecting it arose. The first group of factors were the continual disappointment of my attempts to bring my analyses to a real conclusion, the running away of people who for a time had seemed my most favourably inclined patients, the lack of the complete success on which I had counted, and the possibility of explaining my partial successes in other, familiar, ways. Then there was the astonishing thing that in every case . . . blame was laid on perverse acts by the father, and realization of the unexpected frequency of hysteria, in every case of which the same thing applied, though it was hardly credible that perverted acts against children were so general*.

Sigmund Freud, The Origins of Psycho-analysis. Letters to Wilhelm Fliess, Drafts and Notes: 1887–1902, Edited by Marie Bonaparte, Anna Freud, Ernst Kris. Authorised translation by Eric Mosbacher and James Strachey. Imago Publishing Co. Ltd., London, 1954, p.216

*Footnote : Freud’s attention had for months past been directed to the study of infantile
phantasy; he had studied the dynamic function of phantasy and gained lasting insights into this field. See pp. 204 and 207 and Letter 62 sqq. He had drawn near to the Oedipus complex, in which he recognized the aggressive impulses of children directed against their parents, but had still remained faithful to his belief in the reality of the seduction scenes. It seems reasonable to assume that it was only the self-analysis of this summer that made possible rejection of the seduction hypothesis.

Footnote by James Strachey

Il faut que je te confie tout de suite le grand secret qui, au cours de ces derniers mois, s’est lentement révélé. Je ne crois plus à ma neurotica (théorie des névroses), ce qui ne saurait être compris sans explication ; tu avais toi-même trouvé plausible ce que je t’avais dit. Je vais donc commencer par le commencement et t’exposer la façon dont se sont présentés les motifs de ne plus y croire. Il y eut d’abord les déceptions répétées que je subis lors de mes tentatives pour pousser mes analyses jusqu’à leur véritable achèvement, la fuite des gens dont le cas semblait le mieux se prêter à ce traitement (la psychanalyse), l’absence du succès total que j’escomptais et la possibilité de m’expliquer autrement, plus simplement, ces succès partiels, tout cela constituant un premier groupe de raisons. Puis, aussi la surprise de constater que, dans chacun des cas, il fallait accuser le père , et ceci sans exclure le mien, de perversion, la notion de la fréquence inattendue de l’hystérie où se retrouve chaque fois la même cause déterminante, alors qu’une telle généralisation des actes pervers commis envers des enfants semblait peu croyable.

Sigmund Freud, “Lettre du 21 septembre 1897” in Lettres à Wilhelm Fliess, 1887-1904, PUF, Paris, 2015
I.

Interest in what is true ceases as it guarantees less pleasure by Friedrich Nietzsche

#251 The Future of Science – To him who works and seeks in her, Science gives much pleasure,— to him who learns her facts, very little. But as all important truths of science must gradually become commonplace and everyday matters, even this small amount of pleasure ceases, just as we have long ceased to take pleasure in learning the admirable multiplication table. Now if Science goes on giving less pleasure in herself, and always takes more pleasure in throwing suspicion on the consolations of metaphysics, religion and art, that greatest of all sources of pleasure, to which mankind owes almost its whole humanity, becomes impoverished. Therefore a higher culture must give man a double brain, two brain-chambers, so to speak, one to feel science and the other to feel non-science, which can lie side by side, without confusion, divisible, exclusive; this is a necessity of health. In one part lies the source of strength, in the other lies the regulator; it must be heated with illusions, onesidednesses, passions; and the malicious and dangerous consequences of overheating must be averted by the help of conscious Science. If this necessity of the higher culture is not satisfied, the further course of human development can almost certainly be foretold : the interest in what is true ceases as it guarantees less pleasure; illusion, error, and imagination reconquer step by step the ancient territory, because they are united to pleasure; the ruin of science: the relapse into barbarism is the next result; mankind must begin to weave its web afresh after having, like Penelope, destroyed it during the night. But who will assure us that it will always find the necessary strength for this?

Friedrich Nietzsche, Human All Too Human – A book for free spirits – Part 1, Translated by Helen Zimmern, London, 1910, #251, p. 232 – 233

#251 Avenir de la science – La science donne à celui qui y consacre son travail et ses recherches beaucoup de satisfaction, à celui qui en apprend les résultats, fort peu. Mais comme peu à peu toutes les vérités importantes de la science deviennent ordinaires et communes, même ce peu de satisfaction cesse d’exister : de même que nous avons depuis longtemps cessé de prendre plaisir à connaître l’admirable Deux fois deux font quatre. Or, si la science procure par elle-même toujours de moins en moins de plaisir, et en ôte toujours de plus en plus, en rendant suspects la métaphysique, la religion et l’art consolateurs : il en résulte que se tarit cette grande source du plaisir, à laquelle l’homme doit presque toute son humanité. C’est pourquoi une culture supérieure doit donner à l’homme un cerveau double, quelque chose comme deux compartiments du cerveau, pour sentir, d’un côté, la science, de l’autre, ce qui n’est pas la science : existant côte à côte, sans confusion, séparables, étanches : c’est là une condition de santé. Dans un domaine est la source de force, dans l’autre le régulateur : les illusions, les préjugés, les passions doivent servir à échauffer, l’aide de la science qui connaît doit servir à éviter les conséquences mauvaises et dangereuses d’une surexcitation. — Si l’on ne satisfait point à cette condition de la culture supérieure, on peut prédire presque avec certitude le cours ultérieur de l’évolution humaine : l’intérêt pris à la vérité cessera à mesure qu’elle garantira moins de plaisir ; l’illusion, l’erreur, la fantaisie, reconquerront pas à pas, parce qu’il s’y attache du plaisir, leur territoire auparavant occupé : la ruine des sciences, la rechute dans la barbarie est la conséquence prochaine ; de nouveau l’humanité devra recommencer à tisser sa toile, après l’avoir, comme Pénélope, détruite pendant la nuit. Mais qui nous est garant qu’elle en retrouvera toujours la force ?

Friedrich Nietzsche, Humain Trop Humain (première partie), Trad. A.-M. Desrousseaux, Société du Mercure de France, 1906, #251, p.278-279
T.

Truth can only be half-told (mi-dire) by Jacques Lacan

It is also in that sense that, in Kant’s terms, the problem is raised of what a free man should do when one proposes to him all the jouissances if he denounces the enemy who the tyrant fears is disputing his jouissance. From the imperative that nothing pathetic 7 should dictate testimony, must we deduce that a free man ought to tell the tyrant the truth, even if that means delivering the enemy or rival into the tyrant’s hands by his truthfulness? The reservations sparked in all of us by Kant’s answer, which is affirmative, stem from the fact that the whole truth is what cannot be told. It is what
can only be told on the condition that one doesn’t push it to the edge, that one only half-tells (mi-dire) it.

THE LIMITS OF LOVE AND KNOWLEDGE, 1972-1973 THE SEMINAR OF JACQUES LACANTranslated by Bruce Fink

C’est aussi bien en quoi, dans les termes de Kant, le problème s’évoque de ce que doit faire l’homme libre quand on lui propose toutes les jouissances s’il dénonce l’ennemi dont le tyran redoute qu’il soit celui qui lui dispute la jouissance. De cet impératif que rien de ce qui est de l’ordre du pathique ne doit diriger le témoignage, faut-il déduire que l’homme libre doit dire la vérité au tyran, quitte à lui livrer par sa véracité l’ennemi, le rival? La réserve que nous inspire à tous la réponse de Kant, qui est affirmative, tient à ce que toute la vérité, c’est ce qui ne peut pas se dire. C’est ce qui ne peut se dire qu’à condition de ne la pas pousser jusqu’au bout, de ne faire que la mi-dire.

Jacques LacanEncore – Le Séminaire Livre XX (1972-1973), Seuil, 1975, p. 117-118
T.

Teapot, Mars, Proof and Inquisition by Bertrand Russel

If I were to suggest that between the Earth and Mars there is a china teapot revolving about the sun in an elliptical orbit, nobody would be able to disprove my assertion provided I were careful to add that the teapot is too small to be revealed even by our most powerful telescopes. But if I were to go on to say that, since my assertion cannot be disproved, it is intolerable presumption on the part of human reason to doubt it, I should rightly be thought to be talking nonsense. If, however, the existence of such a teapot were affirmed in ancient books, taught as the sacred truth every Sunday, and instilled into the minds of children at school, hesitation to believe in its existence would become a mark of eccentricity and entitle the doubter to the attentions of the psychiatrist in an enlightened age or of the Inquisitor in an earlier time.

Bertrand Russel, “Is There a God?” (commissioned but never published) in Illustrated Magazine, 1952
Russel's Teapot  - "i want to believe"

Si je suggérais qu’entre la Terre et Mars il se trouve une théière en porcelaine tournant autour du soleil sur une orbite elliptique, personne ne pourrait réfuter mon affirmation à condition que je prenne soin d’ajouter que la théière est trop petite pour être révélée même par nos télescopes les plus puissants. Mais si je devais poursuivre en disant que, puisque mon affirmation ne peut être réfutée, il est intolérable que la raison humaine en doute, on devrait à juste titre penser que je dis n’importe quoi. Mais si l’existence d’une telle théière était affirmée dans les livres anciens, enseignée comme la vérité sacrée chaque dimanche et inculquée aux enfants à l’école, l’hésitation à croire en son existence deviendrait une marque d’excentricité et donnerait au douteux le droit aux attentions du psychiatre à une époque éclairée ou de l’inquisiteur à une époque antérieure.

Bertrand Russel, “Is There a God?” (commissioned but never published) in Illustrated Magazine, 1952