T.

Two historical victims may clash by Jean-Pierre Martin

However, this is not the History’s law. Two historical victims, says Amos Oz of the Jews and the Palestinians, may clash. A black American movement can become antisemitic. Each one being compartmentalized in his or her category, facing the mirror, prisoner of his or her own withered image. And it is not rare a shame or a self-hate, the feeling of an “intimate disapproval”, giving rise to an effective lucidity with regard to the discrimination experienced from within, be blind to other stigmatizations, toward echoing them. It is the case, in particular, with Jouhandeau*.

Telle n’est pas, cependant, la loi de l’Histoire. Deux victimes historiques, dit Amos Oz à propos des Juifs et des Palestiniens, peuvent s’affronter. Un mouvement noir américain peut devenir antisémite. Chacun est cloisonné dans sa catégorie, face à son miroir, prisonnier de son image flétrie. Et il n’est pas rare qu’une honte ou une haine de soi, le sentiment d’une « réprobation intime », suscitant une lucidité efficace à l’égard de la discrimination vécue de l’intérieur, soit aveugle sur d’autres stigmatisations, au point de s’en faire l’écho. C’est le cas, en particulier, chez Jouhandeau*.

Jean-Pierre MartinLa Honte – Réflexion sur la littérature, Le Seuil, Paris, 2016, p. 234

*Marcel Jouhandeau, De l’abjection, Paris, Gallimard, 1939

C.

Conversion of shame into literature by Jean-Pierre Martin

A flood of words gushes out of his veulery, his “ineptitude”, his repressed pride. A revolutionary event, which strikes the students with astonishment. After his speech, initially followed by a deathly silence, he is acclaimed by a brouhaha of approvals. The subjugated audience must have recognized themselves in him. This, he claims, is how he became a poet, “between the stars and the urinal”. Let’s take his word for it, or rather his writing. Powys’ story is a beautiful parable about the conversion of shame into literature. The humiliating experience dies in the poem, which becomes (as for Kundera’s Jaromil, in Life is Elsewhere) the “dreamed possibility of a second life”.

Un flot de paroles jaillit de sa veulerie, de son « ineptie », de son orgueil refoulé. Événement révolutionnaire, qui frappe les élèves de stupeur. Après son dis cours, d’abord suivi d’un silence de mort, il est acclamé par un brouhaha d’approbations. L’auditoire subjugué a dû se reconnaître à travers lui. C’est même ainsi, prétend-il, qu’il est devenu poète, «entre les étoiles et l’urinoir ». Croyons-le sur parole, ou plutôt sur écrit. Le récit de Powys est une belle parabole sur la conversion de la honte en littérature. L’expérience humiliante meurt dans le poème, qui devient (comme pour le Jaromil de Kundera, dans La Vie est ailleurs) la «possibilité révée d’une deuxième vie ».

Jean-Pierre MartinLa Honte – Réflexion sur la littérature, Le Seuil, Paris, 2016, p. 147
who quotes John Cowper Powys, Autobiographie (1934-1965), trad. Marie Canavaggia, Gallimard, 1965, p. 142 – 143

V.

Volountary shame by Jean-Pierre Martin

“The men will watch the newspapers, listen to the gossip. They will read that they are being sought for robbery and assault and nothing else. It will dawn on them that over the body of the woman silence is being drawn like a blanket. Too ashamed, they will say to each other, too ashamed to tell, and they will chuckle luxuriously, recollecting their exploit. Is Lucy prepared to concede them that victory?”* Lucy’s victimhood story is embedded in a major History that short-circuits it. “You wish to humble yourself before history” her father writes to her. “But the road you are following is the wrong one. It will strip you of all honour; you will not be able to live with yourself. I plead with you, listen to me.”** The white woman’s sobbing heightens self-hatred. Postcolonial literature produces reversals of shame. To describe this process of historical guilt, we may have to imagine a parallel expression to voluntary servitude: voluntary shame or sacrificial shame.

Jean-Pierre Martin quotes J. M. Coetzee, Disgrace (1999), first edited by Secker & Warburg, London, reachable online *p. 47, **p. 68

«Les hommes vont lire les journaux, écouter ce que les gens racontent. Ils liront qu’on les recherche pour vol et coups et blessures, et rien d’autre. Ils comprendront que, sur le corps de la femme, le silence se fait, se tire comme une couverture. Elle a trop honte, se diront-ils entre eux, trop honte pour aller raconter, et ils riront à gorge déployée en se rappelant leur haut fait. Lucy est-elle prête à leur concéder cette victoire ? »* L’histoire victimaire de Lucy s’insère dans une Histoire majeure qui la court-circuite. « Tu veux faire acte d’humilité devant l’histoire », lui écrit son père. « Mais tu fais fausse route. Tu vas te départir de tout honneur; tu ne pourras plus vivre avec toi même. Je t’en conjure, écoute-moi. »** Le sanglot de la femme blanche avive la haine de soi. La litté rature postcoloniale produit des retournements de honte. Pour décrire ce processus de la culpabilité historique, il faudrait imaginer une expression parallèle à la servitude volontaire: la honte volontaire ou la honte sacrificielle.

Jean-Pierre Martin cite J.M. Coetzee, Disgrâce (1999), trad. Catherine Lauga du Plessis, Seuil, “Points”, * p. 140, ** p. 203

Jean-Pierre MartinLa Honte – Réflexion sur la littérature, Le Seuil, Paris, 2016, p. 88 – 89

A.

A homeland is a shared shame by Jean-Pierre Martin

The Scarlet Letter, one of the great American novels, is also one of the founding novels of America. Born in Salem, Hawthorne, haunted by the memory of his Puritan ancestors, persecutors of witches, tells us through this emigrants story how shame is founding. A homeland is a shared shame.

La Lettre écarlate, un des grands romans américains, est aussi un des romans fondateurs de l’Amérique. Né lui-même à Salem, Hawthorne, hanté par le souvenir de ses ancêtres puritains, persécuteurs des sorcières, nous dit à travers cette histoire d’émigrants combien la honte est fondatrice. Une patrie, c’est une honte partagée en commun.

Jean-Pierre MartinLa Honte – Réflexion sur la littérature, Le Seuil, Paris, 2016, p. 65

S.

Shame makes come back by Jean-Pierre Martin

Suppressions ways of this common emotion don’t lack. In vain, it seems. Because, by dint of being kept silent or hated, the shameful feeling, as religions under Soviet regime, in life as in books, makes come back. Here is that world around us is similar as a palais des glaces*. Even if you don’t want to look at yourself, others are there to hold up a mirror.

Les moyens ne manquent pas de refouler cette émotion commune. En vain, semble-t-il. Car, à force d’être tu ou honni, le sentiment honteux, à la façon des religions en régime soviétique, dans la vie comme dans les livres, fait retour. C’est que le monde autour de nous est pareil à un palais que des glaces. Même si l’on ne veut pas se regarder, les autres sont là, à vous tendre un miroir.

* We chose to keep the usual french expression which plays on the synonyms “glace” (ice) and “miroir” (mirror). May you have the chance to visit a true Palais des Glaces

Jean-Pierre MartinLa Honte – Réflexion sur la littérature, Le Seuil, Paris, 2016, p. 18

A.

Antisemite represses the shame by Jean-Pierre Martin

We may imagine that the antisemite will have truly overcome self-shame. To the point that it cannot return, and that the antisemitic delirium will be made possible by this definitive repression, aggregating the individual to the shaming group and thus embarking him for life in the arbi traire of shameless stupidity. This would explain the constancy of the antisemite, his inability to deny himself. [..] The antisemite thus seems to be provided with a miraculous antidote to the historical shame that embraces us.

On pourrait alors imaginer que l’antisémite aura véritablement terrassé la honte de soi. Au point qu’elle ne pourra faire retour, et que le délire antisémite sera rendu possible par ce refoulement définitif, agrégeant l’individu au groupe honnisseur et l’embarquant ainsi pour la vie dans l’arbitraire d’une bêtise éhontée. Ce qui expliquerait la constance de l’antisémite, son incapacité à se renier. [..] L’antisémite semble ainsi pourvu d’un antidote miraculeux contre la honte historique qui nous étreint.

Jean-Pierre MartinLa Honte – Réflexion sur la littérature, Le Seuil, Paris, 2016, p. 208-209

P.

Pierre Seel got out of the shame by Jean-Pierre Martin

For years, Pierre Seel, like many others, remained silent. It was not until the abolition of the Petainist law on the repression of homosexuality, forty years later, on August 4, 1982, under the impetus of Robert Badinter, that Pierre Seel decided to get out of the shadows. The title of his book clearly marks, by the way he affirms his name and publishes it – Moi, Pierre Seel (mimicking the Moi, Pierre Rivière of Foucault‘s book) -, this will to take public opinion as witness, like a shameless criminal. The long-shamed victim has finally lifted the secret.

Pendant des années, Pierre Seel, comme bien d’autres, s’est tu. Il faudra attendre l’abolition de la loi pétainiste sur la répression de l’homosexualité, quarante ans après, le 4 août 1982, sous l’impulsion de Robert Badinter : cette année-là précisé ment, Pierre Seel décide de sortir de l’ombre. Le titre de son livre marque bien, par la façon d’affirmer le nom et de le publier – Moi, Pierre Seel (mimant le Moi, Pierre Rivière du texte présenté par Foucault) -, cette volonté de prendre à témoin, tel un criminel éhonté, l’opinion publique. La victime longtemps honteuse a enfin levé le secret.

Jean-Pierre MartinLa Honte – Réflexion sur la littérature, Le Seuil, Paris, 2016, p. 229

S.

Shame of homosexuality and general shame by Jean-Pierre Martin

Is the internalized shame of homosexuality not the specific manifestation of a more general shame towards any form of sexuality as an exacerbated feeling of a body delivered in spite of itself to the other – irruption of a hitherto unknown drive, discovery of the other inside oneself ?

La honte intériorisée de l’homosexualité n’est-elle pas la manifestation spécifique d’une honte plus générale à l’égard de toute forme de sexualité comme sentiment exacerbé d’un corps livré malgré lui à l’autre – irruption d’une pulsion inconnue jusqu’alors, découverte de l’autre en soi ?

Jean-Pierre MartinLa Honte – Réflexion sur la littérature, Le Seuil, Paris, 2016, p. 244

S.

Shame is existential and political by Jean-Pierre Martin

Once again we see that the feeling of shame is both existential and political. The shame is the internalized look of the other. History has imprinted on it pink triangles for a long time to go.

On le vérifie à nouveau: le sentiment de honte est tout à la fois existentiel et politique. Il est le regard de l’autre intériorisé. L’Histoire lui a imprimé pour longtemps des triangles roses.

Jean-Pierre Martin, La Honte – Réflexion sur la littérature, Le Seuil, Paris, 2016, p. 245

S.

Shame is like literature by Jean-Pierre Martin

Perhaps a writer is that : someone who looks differently, after having experienced the razor’s bite on his head. Decidedly, the shame that is written joins the author’s fantasy, to the point of merging with it. She frees herself, opens the book, and never closes it again. Her intelligence is literary, her outrage, artistic, her trouble, restorative. She is like literature itself: she makes you more lucid.

Peut-être est-ce cela, un écrivain: quelqu’un qui regarde autrement, après avoir connu la morsure du rasoir sur la tête. Décidément, la honte qui s’écrit rejoint le fantasme de l’auteur, au point de se confondre avec lui. Elle se délivre, ouvre le livre, et ne le referme jamais. Son intelligence est litté raire, son outrage, artistique, son trouble, répara teur. Elle est comme la littérature elle-même: elle rend plus lucide.

Jean-Pierre Martin, La Honte – Réflexion sur la littérature, Le Seuil, Paris, 2016, p. 337